27/11/2012

l'enfant et le génocide

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L’Enfant et le génocide. Témoignages sur l’enfance pendant la Shoah.  Textes choisis et présentés par Catherine Coquio & Aurélia Kalisky, Robert Laffont, « Bouquins », 1264 p., 32 €, 9 782221 099896. 

À l’heure où la proposition du Président Sarkozy lors du dîner actuel du CRIF de faire porter aux élèves de CM2 la mémoire d’un enfant juif assassiné a suscité un tollé, y compris au sein de  la communauté juive, et où une Commission se réunit néanmoins pour examiner de nouvelles modalités d’enseignement de la Shoah à l’école, cette impressionnante anthologie de textes et témoignages sur l’enfance  pendant  la Shoah, choisis par  deux spécialistes de littérature comparée, respectivement présidente et vice-présidente de l’Association de recherches internationale sur les crimes contre l’humanité et les génocides, tombe à point nommé. 

« Il y avait une fois des Cyclistes. On ne les aimait pas. Parce qu’ils étaient Cyclistes. 

Ils s’y étaient habitués. Un jour, un dictateur, nommé Fureur Sacrée , annonça qu’il les tuerait, jusqu’au dernier […] Au bout de quelques années, le dictateur se suicida, mais quelques millions de Cyclistes avaient disparu en fumée ». Cet extrait du livret Un opéra pour Terezin de la dramaturge Liliane Atlan, rappelle l’image même qu’utilise Hannah Arendt dans la  première partie des Origines du totalitarisme – L’Antisémitisme– mais pour démontrer quant à elle combien la théorie du « bouc émissaire » porte en elle-même sa propre réfutation ! 

 

Six millions de Juifs, dont un million et demi d’enfants furent assassinés au cours de la Catastrophe qui frappa l’Europe. Incarnant l’origine et l’avenir de la communauté, l’enfant, est pour le judaïsme un être deux fois sacré :  « Qui sauve un enfant sauve l’humanité tout entière » dit le Talmud. Pour les nazis, il n’était que  Galanterie, « bimbeloterie ».  Laisser grandir les enfants après avoir assassiné leurs parents c’était courir le risque qu’ils « se vengent sur nos enfants et nos descendants » se justifiait Himmler. Et si Mengele se faisait appeler « Oncle » par les petits Tsiganes, ces derniers n’en étaient pas moins gazés : le « sacrifice » était nécessaire pour éradiquer à tout jamais ce peuple « élu » et rival. « Le campn’est pas une maternité », proclamait le même Mengele : pour que sa mère enceinte au camp échappe à la mort promise, Régine Frydman, onze ans, piétina sans relâche son ventre, tuant dans l’œuf  celui qui aurait pu devenir son petit frère.

Dans La Trêve, Primo Levi rappelait le souvenir de ce « petit sphinx » âgé de trois ans, sans doute né à Auschwitz, dont la mère avait disparu, à qui l’on n’avait pas appris à parler et que les déportés avaient urnommé Hurbinek –diminutif hébreu de Hurban, mot qui désigne pour les Juifs de l’Est la « Catastrophe » de la destruction du Temple.

Dans son roman Moni : A Novel of Auschwitz, Ka-Tzetnik,  Yehiel Dinur de son vrai nom, qui vint témoigner au procès d’Auschwitz en pyjama rayé et s’évanouit au cours de son témoignage, évoquait quant à lui le souvenir de ces petits esclaves affectés à la satisfaction sexuelle des chefs nazis en échange d’une « protection » éphémère, les Piepel. 

À quoi joue-t-on à « Pitchipoï », dans un monde qui ne laisse plus place au « pourquoi ? » enfantin, pas plus qu’à l’imagination, dans un monde où la vie même est frappée d’interdit ?  

« Je fus jadis un enfant, voilà tantôt trois ans […] Elle est passée l’enfance. J’ai vu les flammes, je suis mûr à présent, et j’ai connu la peur, les mots sanglants, les jours assassinés: où sont les croquemitaines d’antan ?… », écrit Hanus Hachenburg, un enfant tchèque de 13 ans. « C’était presque Noël. Mais ici les cloches n’appelaient pas à jouer ni n’incitaient à la joie. Leur son était suivi de la forte voix d’un homme qui criait en répétant les mêmes mots : “A meth ?” » (« Un cadavre ? »), raconte Ruth Glasberg-Gold.

Car les enfants  et les adolescents  écrivirent au camp : des lettres, des journaux, des chansons, des poèmes ; ils dessinèrent : des papillons, mais aussi la gare de Terezin, les convois d’enfants polonais, les Figuren, les Scheisse, autrement dit les corps à brûler ; ils montèrent et jouèrent des spectacles. Nombre de survivants ont écrit leur témoignage après-guerre, certains sont très connus  –Aharon Appelfeld, Imre Kertesz, Primo Levi, Etty Hillesum, Georges-Arthur Goldschmidt, Nelly Sachs, Paul Celan, Charlotte Delbo, Ruth Klüger, Tadeusz Borowski, Anne-Lise Stern –d’autres sont inconnus. 

Comment vit-on quand on a perdu son père à Auschwitz à l’âge de six ans ? « Il y a chez tout homme de ces douleurs qui l’accompagnent la vie durant. On a beau s’en éloigner, prendre de l’âge, devenir père à son tour, mais à travers tout homme c’est l’enfant qui souffre, l’enfant qu’il est toujours », témoignait  le dramaturge  René Kalisky né de parents juifs polonais immigrés à Bruxelles en 1921. Cet ouvrage, publié avec le concours de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah,  fruit de cinq années de travail, ne se veut pas « un livre d’histoire […] mais un document d’humanité » s’attachant à comprendre l’expérience de l’enfance et l’écriture de cette expérience. Son originalité tient aux regards croisés des enfants sur la folie du monde adulte, et des adultes sur l’anéantissement de l’enfance.  S’il  est « écrasant » pour le lecteur,  comme le reconnaissent  et comme l’ont  d’ailleurs  voulu  ses auteurs, c’est parce que « la réalité elle-même est exagérée » (H. Arendt). 

Des annexes comprenant une bibliographie « sélective » de 25 pages, un glossaire, des cartes, des notices biographiques, une table des textes – dont plusieurs inédits et traduits de dix sept langues– et des illustrations complètent ce voyage « au pays de la mort » en faisant un outil pédagogique indispensable. 

Sylvie Courtine-Denamy (EPHE)

http://www.causeco.fr/actualites/L'Enfant_et_le_genocide.pdf

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